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De senioribus

Par Le 14/07/2021

(...)

Pierre-Eudes d'Orthorix s'emporta soudainement et déclama la prose que voici devant l'assemblée aux cheveux blancs :

« Oui, je m'adresse aux vieillards effrontés : inutile de vous attribuer une image de marque prolétarienne pour flatter votre orgueil croupissant. Le fait étant que vous êtes le fruit d'une époque prospère, durant laquelle on pouvait trouver un emploi du jour au lendemain dans des conditions paisibles ; la concurrence sur le marché du travail n'était pas aussi rude ou sélective, les qualifications exigées étaient souvent rudimentaires et on pouvait encore compter les uns sur les autres. Mais cette époque-là est révolue. Et ce n'est pas le fruit du hasard ni un accident de l'Histoire. Cette période rayonnante est achevée parce que vous n'avez pas voulu faire le nécessaire pour la maintenir ; vous n'avez pas eu le courage de préserver ce modèle de société pour les générations futures.

Vous vous êtes abandonnés aux frasques hédonistes, aux caprices individualistes et au dédain pour l'ordre familial. Vous n'avez pas su pérenniser l'héritage de vos ancêtres ; vous avez piétiné avec hargne la mémoire de votre pays, vous vous êtes détournés du goût pour l'effort pour encenser la concupiscence. Les valeurs morales ont été reniées sans le moindre scrupule, les principes traditionnels bafoués avec cette suffisance lisible jusque dans votre regard, les idéaux collectifs réduits à néant pour satisfaire vos désirs égocentriques. Au milieu des décombres de votre frivolité, vous vous étonnez ainsi de la morosité des plus jeunes ? Vous ne vous contentez pas d'être les initiateurs de ce déclin puisque vous l'encouragez -non sans zèle- à chaque élection.

Vous représentez une part significative de la population et vous le revendiquez pour continuer à nager dans cette débâcle mirifique. Ne donnez aucune leçon à qui que ce soit, cessez de vous gargariser d'un modus vivendi auquel nous ne pouvons croire par votre seule et unique faute. Vous aviez le choix de la prudence, du recul et de l'anticipation ; vous pouviez vous méfier des répercussions de vos turpitudes. Mais le récit de votre vie touche à sa fin. Observateur grisonnants que vous êtes, n'oubliez pas la pâle leur qui trône sur votre front : l'avenir vous tourne le dos, le chaos jaillira seulement à la face de vos descendants.

C'est une attitude déplorable - cette déloyauté ne cause pas seulement du tort à la jeunesse actuelle. Vos tendances ruineuses compromettent l'équilibre, la stabilité et l'existence même de notre civilisation. Les civilisations meurent souvent à cause de raisons endogènes : on peut se ressaisir après une guerre désastreuse, un épisode de famine ou une occupation étrangère de longue durée. Interrogez-vous sur l'importance de la résilience au lieu de dédaigner les réflexes de survie. Mais quand les Anciens renoncent eux-mêmes à préserver l'édifice de leur société, leur progéniture est en proie à une irréductible subversion. Vous avez vécu dans le moment présent sans vous préoccuper du futur ; nous devrons survivre en nous remémorant notre passé pour corriger vos erreurs. Telle est la tâche qui nous incombe et vous devriez la reconnaître avec humilité. »

 

Il va sans dire que la stupeur emplit les âmes de ces sangsues ridées.

 

Finalement, peut-on reprocher aux jeunes bœufs de ne plus savoir labourer la terre quand nos aînés la désertent pour mastiquer de voluptueuses folies ? 

 

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Une fuite initiatique

Par Le 01/11/2020

Je me trouve dans un train figé sur les rails ; les autres voyageurs et moi-mêmes sommes contraints de descendre sur le quai en raison d'une anomalie technique. Une fois à l'extérieur du wagon, je ne rencontre quasiment personne dans la gare. Seul un gigantesque entassement de bagages en tout genre se dresse sur mon chemin. Une femme blonde au regard sévère se hâte de me rejoindre. Il s'agit d'un agent du réseau ferroviaire. Celle-ci m'enjoint à me séparer de mon sac à dos ; j'éconduis sèchement cette harpie friande d'absurdités. Cette dernière tient ensuite des propos injurieux avant de se distinguer par une succession de rires narquois. Je lui signifie que je désapprouve son effronterie ; sous son chapeau violacé, l'étrange femme se crispe encore davantage et m'accuse de lui vouer un mépris sans pareil. Je décide de me précipiter vers elle pour l'effrayer ; elle ne réagit guère. Dans un dernier geste précédant ma fuite, je me retrouve à la bousculer comme un sauvageon. Après une évacuation de la gare déserte au pas de course, je poursuis mon chemin vers l'entrée d'un collège depuis lequel s'étalent des hordes d'adolescents complètement amorphes. Une autoroute se trouve en face de cet établissement de forme rectangulaire et s'allongeant sur plusieurs kilomètres ; il me vient l'idée de dérober une automobile pour quitter ce secteur. Mais je ne perçois aucun véhicule stationné et des officiers de police rôdent dans les environs. Je préfère me dissimuler entre quelques buissons jouxtant la chaussée avant de reprendre le fil de mon aventure à pieds. Je me hisse sur une butte verdoyante que je dévale aussitôt pour atterrir au milieu d'un parking. D'immonbrables véhicules sont garés dans cet espace s'étendant à perte de vue.
 

Mais je n'ai plus l'intention de m'emparer d'une voiture. En revanche, je constate la présence d'un jeune couple qui s'enlace dans une automobile assez imposante de marque inconnue. Je frappe la vitre du coffre avec férocité pour les effrayer ; le couple est tétanisé. Surtout le jeune homme qui se colle sur son siège avec des yeux écarquillés. Sa compagne redevient vite sereine, et son jeune ami la suit dans cette attitude. Je reprends donc mon expédition. Quelques mètres suffisent pour déboucher sur un nouvel environnement ; je fais irruption dans un vaste campus grouillant d'étudiants flâneurs et d'enseignants accourant dans tous les sens avec des dossiers sous les bras. Ces derniers sont vêtus de manière désuète, avec une vieille chemise brunâtre et une longue cravate grise. Leur regard est emprisonné derrière des lunettes noires d'une taille monstrueuse. Je me faufile à travers un portail entrouvert ; ensuite, je contourne par la gauche un immense bâtiment calqué sur l'architecture néo-classique. Les lieux sont parsemés de décors végétaux, de fontaines lumineuses et de statues antiques s'exhibant avec orgueil. Je ne suis guère surpris de devoir éviter un personnage qui surgit depuis une trappe : c'est un grand métis très svelte qui porte les mêmes vêtements archaïques que le corps enseignant de cette université. Nous nous esquivons tant bien que mal ; au-dessus de ces longues échasses tourmentées, je finis par observer un visage très semblable à celui de Barack Obama (?!). Chacun part de son côté.

Je commence à sentir des difficultés croissantes pour m'avancer ; j'entreprends une ascension en terrain escarpé. Je grimpe même sur une montagne d'une envergure colossale. Je surplombe toute la région depuis son sommet ; des cultures en terrasses sont aménagées sur le flanc de cette proéminence naturelle. Le paysage en haute altitude est cependant très sec et certaines zones ne comportent que des couches de sable sans la moindre trace de végétation. En revanche, les territoires visibles en contre-bas sont luxuriants et préservés du fléau de l'urbanisation. Culminant sur cet espèce de Mont Sinaï, je découvre une cabane à quelques mètres de moi qui s'appuie sur une paroie de roche volcanique. Je pénètre dans ce refuge grossier pour reprendre mes forces. L'intérieur est composé d'un mobilier suranné, d'un tapis usé et d'un vieux lit dans un état correct. Je m'allonge sur ce dernier et je me laisse absorber par le plafond baignant dans la pénombre. La pièce, en effet, ne comporte que deux fenêtres minuscules. J'entends d'étranges grincements. Comme une âme égarée qui trotterait dans le labyrinthe de mon cerveau. Je connais cette entité immatérielle : il s'agit de ma voix intérieure.
 

Ma seconde conscience est plus stricte que je ne le suis. Mais celle-ci est dotée de pouvoirs surnaturels qui me font défaut. Je lui demande de me venir en aide pour effacer l'ardoise de mes agissements transgressifs de ce jour. Cet Autre Moi semble hésiter avant de considérer ma requête. Il me prévient toutefois qu'il n'est pas en capacité de me faire remonter le temps, qu'il ne saurait remanier le passé à ma guise. Toujours allongé sur le lit, j'essaye de mieux comprendre le sens de sa démarche. Ma seconde conscience explique que j'apparaitrai désormais comme une figure onirique angoissante dans l'esprit de ceux que j'ai oppressé : leur mémoire altérée de la sorte ne leur permettra guère de me croire réel. Réduit à l'état d'illusion cauchemardesque, je n'en reste pas moi-même un être de chair et de sang : il m'est vivement recommandé de ne plus jamais revoir ces victimes m'assimilant à un produit de leur imagination lors d'un mauvais rêve...
 

Car je prendrais le risque de briser le charme de cette duperie paranormale.

 

 

Dans Annonces

Mon intégration "wattpadienne" !

Par Le 26/03/2020

Dynesia

 

Dans cette période d'incertitudes, j'ai finalement décidé de franchir une nouvelle étape : je commence désormais à partager le contenu de mon roman sur Wattpad. 

 

Voici le lien menant au prologue de Dynesia :

https://my.w.tt/2uyXtpLqX4

 

Bien entendu, n'hésitez pas m'adresser vos (éventuelles) remarques : des observations critiques sont toujours les bienvenues !

 

Je vous souhaite une excellente lecture.

Le rêveur endeuillé

Par Le 16/02/2020

Le rêveur endeuillé

 

Il était une fois un rescapé incompris, se tenant éloigné du monde et se réfugiant dans les astres lumineux. Gracieux damoiseau avec une fine stature et un sourire mélancolique, quelques femmes intriguées voulaient l’aimer sans jamais pouvoir le comprendre. On ignorait ce qui se dissimulait sous ces boucles d’or hypnotiques - tout le monde conjecturait à voix basse, les commères les plus vicieuses propageaient un torrent de rumeurs : ce garçon était peut-être mentalement aliéné, en proie à des tendances sociopathes ou dénué de toute faculté d’intégration sociale. Les langues de vipères claquaient sèchement comme un déluge de grêlons automnaux. 

 

Les humbles bourgeois, taiseux, finirent par occulter ce mystérieux personnage niché au fond de la bourgade sans histoire. Le rêveur endeuillé, quant à lui, n’entendait plus les paroles des mortels et ne se fiait qu’à ses souvenirs plus ardents que la braise. Captif d'une mémoire inachevée, le jeune homme progressait à contre-cœur dans les tourbières du désespoir. Englouti par l'affreuse déesse de la nostalgie, son avenir se vit confisqué par des ombres crépusculaires qui lui chuchotaient à l’oreille : « Ne crains pas l’agonie rédemptrice, puisque les songes de ton enfance perdureront à jamais ! ».  

Et vint ma première séance de dédicace !

Par Le 04/02/2020

Ce samedi 29 février, vous pourrez venir me rencontrer dans la Librairie d'Espace Temps (à Égly dans le département de l'Essonne) ! Qui se cache derrière les péripéties de la jeune Irène ? Pourquoi avoir rédigé une intrigue sentimentale de manière versifiée ? Comment appréhender le déroulement de l'histoire ? Je veillerai ainsi à vous présenter en toute clarté ma pièce de théâtre. Plus globalement, je prendrai le temps de répondre à chacune de vos questions au sujet de mon travail. 

 

Bien sûr, je tiens à vous rassurer : il ne s'agira pas d'une conférence académique ni d'un exposé "savant" : il vous suffit simplement d'apprécier les découvertes littéraires ou d'exprimer une curiosité insatiable pour vous sentir concernés. N'hésitez donc pas à vous déplacer pour dialoguer avec moi - je tâcherai de vous "éclairer" dans la mesure du possible, si j'ose dire. 

 

Et peut-être vous laisserez-vous tenter par ce cuisant désamour avant de partir, qui sait ?   

 

A très bientôt, chers lecteurs !

 

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Comment rebâtir une liaison déchue ?

Par Le 28/11/2019

Comment rebâtir une liaison déchue ?

 

Pourquoi rechigner à la tâche quand nos facultés sont exemplaires ?

 

Pourquoi se désister quand un avenir radieux nous adresse son plus beau sourire ?

 

Nous prenons parfois des décisions que nous nous interdisons d’expliquer, à l’aune de nos plus folles déconvenues… L’esprit et le cœur ne se côtoient qu’avec une extrême parcimonie. Il ne faut pas trop en vouloir à Hector. Ce dernier foule encore le sol de son jardin et plante sa pelle en son sein comme une énorme griffe de lycanthrope. Il se faufile dans son excavation pour déloger quelques vers de terre. Cet homme n’est pas quelqu’un d’anormal en dépit de ses occupations particulières. Les voisins racontent qu’il recherche des bribes méconnues de son passé, des éclats de vérité indicible entre ses arbustes et sa véranda. Ces actions sont planifiées comme d’authentiques rituels ; elles se déroulent en début d’après-midi, chaque samedi. Les nuages souffreteux jettent quelques gouttelettes sur le crâne d’Hector, sans déstabiliser un seul instant ce dernier. Il doit (re)faire connaissance avec son histoire inachevée et inexpliquée. Il pressent ce qu’il doit redécouvrir. Mais il n’ose donner une forme trop précise à l’objet de sa recherche.

 

Ce n’est pas important.

 

L’investissement zélé peut être récompensé par des foules de donateurs secrets, après tout. Hector continue à aplatir les fleurs, à sectionner le chiendent, à fendre les buissons, à éventrer son terrain cadavérique. Les réponses l’appellent sans qu’il ne trouve le moyen de se poser une seule question. Tout se bouscule et s’entrechoque dans sa tête. Mais il faudra s’attribuer une finalité raisonnable. De tels actes ne sauraient se suffire à eux-mêmes et exigent de sévères clarifications. Hector en a encore et toujours conscience. Son épouse regrettée lui communiquait souvent de pareilles admonestations… Avant de rencontrer un épilogue désespérant. Hector conçoit la dimension tragique de cette disparition. Certes, le désamour s’était naguère imposé comme un despote vicieux entre Amandine et lui. Certes, quelques altercations s’étaient produites ! Certes, quelques désaccords avaient eu lieu ! Certes, quelques différends insignifiants avaient brouillé leurs derniers échanges. Tout cela à cause de peccadilles ne méritant pas d’être mentionnées. De telles broutilles n’aboutissant à rien. Non, ces vétilles n’ont aucun rapport avec l’envol d’Amandine vers un ailleurs insaisissable… On le sait et on ne voudrait pas ranimer des souvenirs pénibles, ni ramener à la surface des expériences déplaisantes.

 

Jamais.

 

Hector n’est pas plus irascible que quiconque et exprime seulement le désir de reconquérir son amour perdu. Il voudrait reconstituer son couple aux abois. Est-ce si difficile à comprendre ? Il est temps, oui, de restaurer son union en déshérence avec Amandine. Le tandem crépusculaire de l’hiver ne peut-il pas redevenir l’inséparable binôme du printemps ? Voilà pourquoi il n’est jamais trop tard pour déterrer sa compagne trépassée. Tant que cette dernière manifeste son entier consentement, bien sûr. Hector, après de longues séquences de prospection, butte contre quelque chose de dur sous son gazon effrité.

 

Enfin ! La revoilà.

 

Il se rapproche de son but. Il atteint son bel objectif. Amandine s’ennuie assurément, livrée à elle-même sous ce monticule de boue labourée dans tous les sens. Hector extirpe sa compagne de sa couverture mortuaire comme un délicat croquemort. Il dépose son éternelle dulcinée à proximité de la fosse. Il contemple ce chef-d’œuvre impérissable de la Nature. Oh, Amandine ! Elle conserve la même expression de doux contentement sur son visage. Elle est si décontractée. Plus suave qu’une intarissable fontaine de miel.

 

Inutile de tergiverser : l’heure est à la réconciliation après un ouragan éphémère.

 

(D.U., juin 2019, dernière version le 28/11/2019).

Un rendez-vous médical très original

Par Le 16/11/2019

Itinéraire onirique

 

Un rendez-vous médical très original

 

Après avoir été figé devant des vitraux dans une église obscure, j’entame un dialogue avec un abbé imposant et austère.

 

Il s’exprime dans une langue parfaitement inconnue. Je suis soudainement téléporté dans un autre secteur. Je me retrouve dans une situation conflictuelle aux côtés d’une poignée de mages aguerris. Nous nous efforçons de lancer des sortilèges contre des hordes de créatures démoniaques plus repoussantes les unes que les autres ! Ce sont d’immenses gargouilles tirées de leur sommeil éternel ; les voilà dans une forme olympique après quelques millénaires de torpeur. Certains de ces monstres sont encore plus intrigants : une variété se distingue par sa très longue taillée combinée à un corps efflanqué recouvert de pustules grisâtres. Leur visage présente des traits asymétriques, avec des yeux ovoïdes carrément surdimensionnés. Me trouvant à l’intersection de deux tunnels dans un entrepôt délabré, je recours alors à un pouvoir surnaturel afin de repousser les différentes vagues d’ennemis infernaux. Il s’agit d’une décharge de lumière mauve. Plus précisément, je peux émettre un déversement de poussières avec une teinte légèrement violacée. Ce don extraordinaire se manifeste grâce à des gestes simples - mais ce sont de vrais courants de fumée irritantes qui se dérobent ainsi des entrailles terrestres sous mon commandement. Hélas, les enchanteurs qui m’accompagnent commencent à essuyer des revers mortels. La pression de la mort devient plus écrasante qu’une pluie de météores. Les survivants réfractaires m’avertissent tout à coup de l’épuisement de ma faculté hors du commun. Ils ne me confient aucun renseignement complémentaire. Quelques secondes plus tard, la plupart d’entre eux s’engouffrent dans une fosse remplie de gargouilles frénétiques. Redoutant cet « assèchement » de mon don, je prends l’initiative de me retirer du front qui se rétrécit comme peau de chagrin.

 

J’abandonne mes conseillers impuissants à leur sort sans espoir.

 

Je me précipite dans une direction opposée au lieu de cette bataille désastreuse. Peu à peu, je m’introduis dans un paysage urbain entièrement dévasté, jonché d’immeubles écroulés et de ruines enflammées. Je ne m’en préoccupe guère et je poursuis ma course effrénée. Je fais preuve d’une célérité surhumaine dans mes déplacements. Au moment où je me retourne, je constate qu’une cohorte de démons faméliques me talonne. Mais je parviens à semer  ce bataillon des Enfers à mes trousses en dépensant mon énergie subsistante. Sur mon chemin de croix, j’aperçois un garçonnet en plein désarroi dans une rivière de cendre. Je tente de le secourir tant bien que mal. Hélas ! L’enfant s’est volatilisé dès ma première approche. N’insistant pas devant cette illusion pénible, je continue à chercher un abri pour reprendre des forces. Finalement, j’atteins une demeure dont l’entrée semble avoir été littéralement happée par une mâchoire de titan. L’entrée étant obstruée par un monceau de ruines et des débris de la toiture, je pénètre autrement dans cette maison croquée par des dents gigantesques : en effet, j’arrive à rentrer dans un garage attenant qui est presque intact. A l’intérieur de la propriété plus ou moins abandonnée, je vois un long couloir qui se déroule à ma gauche. Cet accès conduit vers une porte en fer forgé. Une autre pièce est visible à ma droite.

 

Un modeste carreau sur le mur me permet de jeter un coup d’œil à l’extérieur. Je ne vois personne à signaler. Le ciel est sous l’emprise de nuées toxiques qui semblent former une brume de plus en plus opaque. Il ne me faut pas plus de temps pour prendre conscience de la nature des lieux qui m’entourent : je ne me suis pas aventuré dans un pavillon simplement déserté. Non. Cette maison parsemée de moisissures et de coulées de rouilles solidifiées comporte trop de bizarreries. Certes, il y a cette porte de fer… Mais je relève aussi d’autres portes en bois grinçantes plus détériorées qu’un cadavre miteux dans le fond d’un cercueil. Les cloisons sont lacérées par les griffes d’esprits contrariés. Malgré tout, je suis irrésistiblement attiré par cet endroit. Je veux en savoir plus. Mes premières inquiétudes s’envolent vers un autre monde. Pourtant, j’entends des susurrements étouffés et de légers craquements depuis la porte à ma gauche. Interloqué, j’ouvre cette dernière sans aucun réticence. La poignée est très grasse et ronfle comme un gobelin endormi.

 

Soudainement, deux monstruosités d’un autre âge franchissent se dirigent vers le seuil de cette pièce absorbée par les ténèbres. J’ai heureusement le temps de me reculer pour éviter un contact peu recommandable avec de tels locataires. Les créatures progressent à quatre pattes dans le couloir sans m’accorder le moindre intérêt. Ce sont deux animaux revêtant une allure préhistorique ; elles ressemblent à une espèce de dinosaures, comme des tyrannosaures de moindre gabarit. Leur gueule très prognathe est armée d’une rangée de dents magnifiquement acérées. Me sentant menacé par ces créatures en dépit de leur indifférence, je dégaine un Smith & Wesson et j’appuie à deux reprises sur la détente de ce revolver. Je perce ainsi la boîte crânienne de ces propriétaires atypiques.  Puis je m’insinue enfin dans la fameuse pièce plongée dans une obscurité presque totale. Je me faufile jusqu’à une espèce de cage faiblement éclairée, contenant des ossements humains éparpillés avec un soin méticuleux. Des marques suspectes sur des tibias indiquent une dégustation récente. Retournant sur mes pas, je remarque une étagère poussiéreuse dans un coin de la pièce. Je m’accapare une clé noire posée sur ce meuble. Autour de moi, j’entrevois seulement d’autres cellules d’une taille minuscule. Mais j’ai l’intuition que cette clé entre mes doigts ne me donnera accès qu’à la porte en fer au bout du couloir principal.

 

Je m’y rends en toute hâte pour glisser la clé dans la serrure de cette porte.

 

A mi-chemin, un homme vêtu d’une épaisse blouse blanche surgit tout à coup devant moi et s’exclame jovialement : « Le bonheur, c’est l’incision ! ». Après m’être plaqué contre le mur pour me soustraire à l’effrayant inconnu, je suis surpris par son inactivité momentanée. Je croise son regard avec fébrilité. Ses yeux jaunes flambent comme des lanternes dans le jardin du Diable. Son visage est décoré de coupures et de cicatrices recouses de façon maladroite. Je me recule d’autant plus lorsque je constate que cet importun détient un petit modèle de tronçonneuse silencieuse. Des spasmes le frappent en permanence et témoignent de ses tendances psychotiques. L’individu porte aussi de longues bottes cirées qui sont maculées de sang frais. Jusqu’alors immobile avec un rictus inepte, le personnage se réveille et semble finalement déterminé à vouloir me déchiqueter. Je presse de nouveau la détente de mon pistolet en ressentant une lourdeur de plus en plus gênante. Les balles que je tire ricochent sur le visage du médecin post-apocalyptique. Je me rue aussitôt vers une pièce voisine sans être pris en chasse par le clinicien douteux. Je me retourne alors vers celui-ci ; il se contente d’arborer un sourire d’une parfaite sérénité… Comme un chirurgien face à son patient sur sa table d’opération.

 

Fuyant le regard macabre du savant, je me rends compte que j’ai pris place dans un salon assez bien éclairé. Mais encore une fois, je ne suis pas seul. Un bonhomme corpulent trône sur un canapé. Cet anonyme obèse au teint olivâtre est complètement balafré de la tête aux pieds. Une fente sanguinolente apparait au niveau de sa gorge et « arrose » son enveloppe graisseuse. Cette chose jusqu’alors inanimée commence à respirer laborieusement, à un rythme saccadé. Est-il une des proies du médecin… qui devient introuvable. Entendant quelque chose en train de remuer derrière une fenêtre du salon, je me rapproche - en restant sur mes gardes à cause du défunt qui rechigne à nous quitter. A travers la vitre, je vois le médecin décontracté qui arrose des plantes mortes dans une véranda. Sans me l’expliquer, je décide de m’enfoncer toujours plus dans la maison en déverrouillant cette fois-ci la porte de fer. J’explore un nouveau secteur de la demeure. Le couloir se prolonge indéfiniment. Sentant que le désaxé pourrait intervenir de nouveau sans pouvoir l’entendre ni le voir, j’essaye de me cacher. Or, je trouve seulement des armoires encombrées d’affaires diverses autour de moi. Les étagères m’empêchent aussi de rentrer dedans. Je m’avance nerveusement jusque dans une salle de bain. J’accours vers une vieille baignoire pour me dissimuler derrière son rideau de douche. J’ignore si cette cachette s’avérera utile ou bien futile.

 

J’espère qu’il ne me retrouvera pas.

 

 

D.U.

(26/06/2018 pour la version manuscrite, remaniement du texte le 16/11/2019).   

Un déluge psychédélique

Par Le 01/11/2019

Un déluge psychédélique

 

Les lumières s’épousent avec une chaleur torride, sachez-le ! Les néons impénétrables scintillent dans l’atmosphère chargée de vapeur tandis qu’un foisonnement de rayons hypersoniques s’entrechoquent à l’infini. Des vautours survoltés occupent l’espace sans fin sous le regard de gentlemen corpulents agrippés à une muraille de verre cristallisée. Un tempo galvanisant emporte dans son élan les habitants de cette portion d’éternité inapprivoisée. Edmond pourrait tenter d’instaurer un ordre non moins vivifiant grâce à son charme mortel, en se fiant aux conseils des harpies enivrées qui logent dans la bordure de cette galaxie si plaisante. Ce digne garçon sait ce qu’il lui importe de raconter, il se fabrique des récits imprévus dans un secteur de son esprit qui se soustrait aux prétentions des observateurs vaniteux. Il n’est plus nécessaire de cultiver sa foi en une quelconque réussite ; il n’y a plus lieu de se fixer des objectifs trempant dans un réalisme cru. Les pieds d’Edmond réclament leur droit à l’épanouissement en cette soirée festive - les voilà donc, s’emparant de leur liberté comme des éclats de Marianne, s’initiant à des rituels méconnus et s’engageant sur la piste d’une spiritualité majestueuse.

 

Edmond secoue les membres de son corps avec frénésie aux côtés de poulpes succulents, ses longs cheveux s’embrasent pour révéler son crâne d’érudit tonitruant… Les secrets s’envolent dans l’assiette du voisin simiesque, les confidences sont négociées sur le marché des valeurs les plus stupéfiantes, les souvenirs misérables ou grandiloquents sont diffusés sur un écran massif devant lequel se coagulent des Plutoniens tricéphaux avec de longues antennes. Il n’est pas recommandé de leur adresser la parole, hormis si vous disposez d’un câble d’alimentation plus solide qu’une forteresse médiévale. Edmond continue ses pérégrinations inépuisables, ses muscles pouffent, ses oreilles sifflent, ses bras spéculent avec des épicuriens circonspects. Abriter la vie, c’est railler la mort. Edmond, ne lui en voulez pas, ne connait toutefois ni l’une, ni l’autre. Je ne sais pas sûr qu’il me reconnaîtrait davantage. Eh, pourtant, on tentait de le dissuader de s’introduire comme un lapereau innocent dans la gueule du loup. Flottant entre les crocs de cet animal sérieux, on voulait le reconduire à la maison, on souhaitait lui montrer un chemin plus conforme aux vœux d’un personnage civilisé.

 

On ne le sait pourquoi, on ne le voit sous aucun angle possible, on ne le sent pas davantage ! Edmond est entêté dans son excellente folie, il célèbre avec extase sa migration vers les bras de la démence riante. Il m’a suggéré de l’accompagner dans sa discothèque olympique - il ne saurait admettre que je ne cautionne pas sa radieuse toxine. Quel somptueux bravache ! Quel fanfaron luxueux ! Quel succulent bélître ! Partageux dans ses frasques, altruiste dans son inconséquence, humaniste dans ses scarifications, Edmond est un éclat de toile céleste enfermé dans un corps trop fin - la vie remue en lui, des existences bigarrées se déchaînent dans son enveloppe corporelle, des parasites étincelants se bousculent sous sa peau lactescente. Mais, finalement, dis-moi… Edmond, où te trouves-tu ? Où t’es-tu réfugié pendant ces indéchiffrables mêlées ? Où navigues-tu pour fuir la tempête de ces échauffourées éblouissantes ? Si je pouvais te retrouver sur une île déserte, une grange abandonnée, ou un vestibule crasseux…

 

Ne serait-ce pas sublime, hein ?

 

 

(D.U., juin 2019).

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