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Histoires courtes

De senioribus

Par Le 14/07/2021

(...)

Pierre-Eudes d'Orthorix s'emporta soudainement et déclama la prose que voici devant l'assemblée aux cheveux blancs :

« Oui, je m'adresse aux vieillards effrontés : inutile de vous attribuer une image de marque prolétarienne pour flatter votre orgueil croupissant. Le fait étant que vous êtes le fruit d'une époque prospère, durant laquelle on pouvait trouver un emploi du jour au lendemain dans des conditions paisibles ; la concurrence sur le marché du travail n'était pas aussi rude ou sélective, les qualifications exigées étaient souvent rudimentaires et on pouvait encore compter les uns sur les autres. Mais cette époque-là est révolue. Et ce n'est pas le fruit du hasard ni un accident de l'Histoire. Cette période rayonnante est achevée parce que vous n'avez pas voulu faire le nécessaire pour la maintenir ; vous n'avez pas eu le courage de préserver ce modèle de société pour les générations futures.

Vous vous êtes abandonnés aux frasques hédonistes, aux caprices individualistes et au dédain pour l'ordre familial. Vous n'avez pas su pérenniser l'héritage de vos ancêtres ; vous avez piétiné avec hargne la mémoire de votre pays, vous vous êtes détournés du goût pour l'effort pour encenser la concupiscence. Les valeurs morales ont été reniées sans le moindre scrupule, les principes traditionnels bafoués avec cette suffisance lisible jusque dans votre regard, les idéaux collectifs réduits à néant pour satisfaire vos désirs égocentriques. Au milieu des décombres de votre frivolité, vous vous étonnez ainsi de la morosité des plus jeunes ? Vous ne vous contentez pas d'être les initiateurs de ce déclin puisque vous l'encouragez -non sans zèle- à chaque élection.

Vous représentez une part significative de la population et vous le revendiquez pour continuer à nager dans cette débâcle mirifique. Ne donnez aucune leçon à qui que ce soit, cessez de vous gargariser d'un modus vivendi auquel nous ne pouvons croire par votre seule et unique faute. Vous aviez le choix de la prudence, du recul et de l'anticipation ; vous pouviez vous méfier des répercussions de vos turpitudes. Mais le récit de votre vie touche à sa fin. Observateur grisonnants que vous êtes, n'oubliez pas la pâle leur qui trône sur votre front : l'avenir vous tourne le dos, le chaos jaillira seulement à la face de vos descendants.

C'est une attitude déplorable - cette déloyauté ne cause pas seulement du tort à la jeunesse actuelle. Vos tendances ruineuses compromettent l'équilibre, la stabilité et l'existence même de notre civilisation. Les civilisations meurent souvent à cause de raisons endogènes : on peut se ressaisir après une guerre désastreuse, un épisode de famine ou une occupation étrangère de longue durée. Interrogez-vous sur l'importance de la résilience au lieu de dédaigner les réflexes de survie. Mais quand les Anciens renoncent eux-mêmes à préserver l'édifice de leur société, leur progéniture est en proie à une irréductible subversion. Vous avez vécu dans le moment présent sans vous préoccuper du futur ; nous devrons survivre en nous remémorant notre passé pour corriger vos erreurs. Telle est la tâche qui nous incombe et vous devriez la reconnaître avec humilité. »

 

Il va sans dire que la stupeur emplit les âmes de ces sangsues ridées.

 

Finalement, peut-on reprocher aux jeunes bœufs de ne plus savoir labourer la terre quand nos aînés la désertent pour mastiquer de voluptueuses folies ? 

 

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Le rêveur endeuillé

Par Le 16/02/2020

Le rêveur endeuillé

 

Il était une fois un rescapé incompris, se tenant éloigné du monde et se réfugiant dans les astres lumineux. Gracieux damoiseau avec une fine stature et un sourire mélancolique, quelques femmes intriguées voulaient l’aimer sans jamais pouvoir le comprendre. On ignorait ce qui se dissimulait sous ces boucles d’or hypnotiques - tout le monde conjecturait à voix basse, les commères les plus vicieuses propageaient un torrent de rumeurs : ce garçon était peut-être mentalement aliéné, en proie à des tendances sociopathes ou dénué de toute faculté d’intégration sociale. Les langues de vipères claquaient sèchement comme un déluge de grêlons automnaux. 

 

Les humbles bourgeois, taiseux, finirent par occulter ce mystérieux personnage niché au fond de la bourgade sans histoire. Le rêveur endeuillé, quant à lui, n’entendait plus les paroles des mortels et ne se fiait qu’à ses souvenirs plus ardents que la braise. Captif d'une mémoire inachevée, le jeune homme progressait à contre-cœur dans les tourbières du désespoir. Englouti par l'affreuse déesse de la nostalgie, son avenir se vit confisqué par des ombres crépusculaires qui lui chuchotaient à l’oreille : « Ne crains pas l’agonie rédemptrice, puisque les songes de ton enfance perdureront à jamais ! ».  

Comment rebâtir une liaison déchue ?

Par Le 28/11/2019

Comment rebâtir une liaison déchue ?

 

Pourquoi rechigner à la tâche quand nos facultés sont exemplaires ?

 

Pourquoi se désister quand un avenir radieux nous adresse son plus beau sourire ?

 

Nous prenons parfois des décisions que nous nous interdisons d’expliquer, à l’aune de nos plus folles déconvenues… L’esprit et le cœur ne se côtoient qu’avec une extrême parcimonie. Il ne faut pas trop en vouloir à Hector. Ce dernier foule encore le sol de son jardin et plante sa pelle en son sein comme une énorme griffe de lycanthrope. Il se faufile dans son excavation pour déloger quelques vers de terre. Cet homme n’est pas quelqu’un d’anormal en dépit de ses occupations particulières. Les voisins racontent qu’il recherche des bribes méconnues de son passé, des éclats de vérité indicible entre ses arbustes et sa véranda. Ces actions sont planifiées comme d’authentiques rituels ; elles se déroulent en début d’après-midi, chaque samedi. Les nuages souffreteux jettent quelques gouttelettes sur le crâne d’Hector, sans déstabiliser un seul instant ce dernier. Il doit (re)faire connaissance avec son histoire inachevée et inexpliquée. Il pressent ce qu’il doit redécouvrir. Mais il n’ose donner une forme trop précise à l’objet de sa recherche.

 

Ce n’est pas important.

 

L’investissement zélé peut être récompensé par des foules de donateurs secrets, après tout. Hector continue à aplatir les fleurs, à sectionner le chiendent, à fendre les buissons, à éventrer son terrain cadavérique. Les réponses l’appellent sans qu’il ne trouve le moyen de se poser une seule question. Tout se bouscule et s’entrechoque dans sa tête. Mais il faudra s’attribuer une finalité raisonnable. De tels actes ne sauraient se suffire à eux-mêmes et exigent de sévères clarifications. Hector en a encore et toujours conscience. Son épouse regrettée lui communiquait souvent de pareilles admonestations… Avant de rencontrer un épilogue désespérant. Hector conçoit la dimension tragique de cette disparition. Certes, le désamour s’était naguère imposé comme un despote vicieux entre Amandine et lui. Certes, quelques altercations s’étaient produites ! Certes, quelques désaccords avaient eu lieu ! Certes, quelques différends insignifiants avaient brouillé leurs derniers échanges. Tout cela à cause de peccadilles ne méritant pas d’être mentionnées. De telles broutilles n’aboutissant à rien. Non, ces vétilles n’ont aucun rapport avec l’envol d’Amandine vers un ailleurs insaisissable… On le sait et on ne voudrait pas ranimer des souvenirs pénibles, ni ramener à la surface des expériences déplaisantes.

 

Jamais.

 

Hector n’est pas plus irascible que quiconque et exprime seulement le désir de reconquérir son amour perdu. Il voudrait reconstituer son couple aux abois. Est-ce si difficile à comprendre ? Il est temps, oui, de restaurer son union en déshérence avec Amandine. Le tandem crépusculaire de l’hiver ne peut-il pas redevenir l’inséparable binôme du printemps ? Voilà pourquoi il n’est jamais trop tard pour déterrer sa compagne trépassée. Tant que cette dernière manifeste son entier consentement, bien sûr. Hector, après de longues séquences de prospection, butte contre quelque chose de dur sous son gazon effrité.

 

Enfin ! La revoilà.

 

Il se rapproche de son but. Il atteint son bel objectif. Amandine s’ennuie assurément, livrée à elle-même sous ce monticule de boue labourée dans tous les sens. Hector extirpe sa compagne de sa couverture mortuaire comme un délicat croquemort. Il dépose son éternelle dulcinée à proximité de la fosse. Il contemple ce chef-d’œuvre impérissable de la Nature. Oh, Amandine ! Elle conserve la même expression de doux contentement sur son visage. Elle est si décontractée. Plus suave qu’une intarissable fontaine de miel.

 

Inutile de tergiverser : l’heure est à la réconciliation après un ouragan éphémère.

 

(D.U., juin 2019, dernière version le 28/11/2019).

Un déluge psychédélique

Par Le 01/11/2019

Un déluge psychédélique

 

Les lumières s’épousent avec une chaleur torride, sachez-le ! Les néons impénétrables scintillent dans l’atmosphère chargée de vapeur tandis qu’un foisonnement de rayons hypersoniques s’entrechoquent à l’infini. Des vautours survoltés occupent l’espace sans fin sous le regard de gentlemen corpulents agrippés à une muraille de verre cristallisée. Un tempo galvanisant emporte dans son élan les habitants de cette portion d’éternité inapprivoisée. Edmond pourrait tenter d’instaurer un ordre non moins vivifiant grâce à son charme mortel, en se fiant aux conseils des harpies enivrées qui logent dans la bordure de cette galaxie si plaisante. Ce digne garçon sait ce qu’il lui importe de raconter, il se fabrique des récits imprévus dans un secteur de son esprit qui se soustrait aux prétentions des observateurs vaniteux. Il n’est plus nécessaire de cultiver sa foi en une quelconque réussite ; il n’y a plus lieu de se fixer des objectifs trempant dans un réalisme cru. Les pieds d’Edmond réclament leur droit à l’épanouissement en cette soirée festive - les voilà donc, s’emparant de leur liberté comme des éclats de Marianne, s’initiant à des rituels méconnus et s’engageant sur la piste d’une spiritualité majestueuse.

 

Edmond secoue les membres de son corps avec frénésie aux côtés de poulpes succulents, ses longs cheveux s’embrasent pour révéler son crâne d’érudit tonitruant… Les secrets s’envolent dans l’assiette du voisin simiesque, les confidences sont négociées sur le marché des valeurs les plus stupéfiantes, les souvenirs misérables ou grandiloquents sont diffusés sur un écran massif devant lequel se coagulent des Plutoniens tricéphaux avec de longues antennes. Il n’est pas recommandé de leur adresser la parole, hormis si vous disposez d’un câble d’alimentation plus solide qu’une forteresse médiévale. Edmond continue ses pérégrinations inépuisables, ses muscles pouffent, ses oreilles sifflent, ses bras spéculent avec des épicuriens circonspects. Abriter la vie, c’est railler la mort. Edmond, ne lui en voulez pas, ne connait toutefois ni l’une, ni l’autre. Je ne sais pas sûr qu’il me reconnaîtrait davantage. Eh, pourtant, on tentait de le dissuader de s’introduire comme un lapereau innocent dans la gueule du loup. Flottant entre les crocs de cet animal sérieux, on voulait le reconduire à la maison, on souhaitait lui montrer un chemin plus conforme aux vœux d’un personnage civilisé.

 

On ne le sait pourquoi, on ne le voit sous aucun angle possible, on ne le sent pas davantage ! Edmond est entêté dans son excellente folie, il célèbre avec extase sa migration vers les bras de la démence riante. Il m’a suggéré de l’accompagner dans sa discothèque olympique - il ne saurait admettre que je ne cautionne pas sa radieuse toxine. Quel somptueux bravache ! Quel fanfaron luxueux ! Quel succulent bélître ! Partageux dans ses frasques, altruiste dans son inconséquence, humaniste dans ses scarifications, Edmond est un éclat de toile céleste enfermé dans un corps trop fin - la vie remue en lui, des existences bigarrées se déchaînent dans son enveloppe corporelle, des parasites étincelants se bousculent sous sa peau lactescente. Mais, finalement, dis-moi… Edmond, où te trouves-tu ? Où t’es-tu réfugié pendant ces indéchiffrables mêlées ? Où navigues-tu pour fuir la tempête de ces échauffourées éblouissantes ? Si je pouvais te retrouver sur une île déserte, une grange abandonnée, ou un vestibule crasseux…

 

Ne serait-ce pas sublime, hein ?

 

 

(D.U., juin 2019).

Le don d'Irma

Par Le 25/10/2019

Le don d’Irma

 

 

Irma frétille comme une indomptable anguille ! 

 

C’est une fantastique nécromancienne, une voyante réputée, une oracle prodigieuse ! Oui, je vous l’assure, c’est véridique - Elle tressaille souvent, la vénérable Irma, elle s’agite, elle remue, elle gigote sans s’interrompre. Son amoncellement de cheveux noirs est déjà une attraction touristique : voyez-la donc, se hissant sur ses deux pattes d’oie nerveuse, secouant le crâne lors d’une transe mystique… Voilà une rencontre avec les esprits vagabonds, des âmes déchues, des entités retenues contre leur gré dans ce bas monde. Vous n’y croyez pas, me direz-vous ! Mais ne soyez pas vaniteux, diantre ! Soyez donc « flexibles », laissez-vous tenter par une cuillerée de superstition. Quelques gouttelettes de croyances médiévales dans la bobine vous requinqueraient à une vitesse foudroyante. Irma, quelle dame magistrale ! Quel monument de l’histoire occulte ! Quelle merveille tapie dans la pénombre la plus indicible ! Non, non, vous n’avez rien à craindre. Figurez-vous qu’elle n’était pas si vilaine par le passé, Irma… Certes, ce n’était pas la femme la plus intègre. Ni la plus vertueuse. Elle s’acoquinait avec des aigrefins, elle festoyait avec des des coupe-jarrets, elle hébergeait des resquilleurs. Elle sortait de l’ombre sans crier gare pour taquiner le bourgeois hagard… Elle griffait les mollets des badauds ventripotents… Elle se délectait de ses propres turpitudes, ah, c’est certain ! 

 

Une authentique garce impossible à redresser ! Une affreuse mégère dès les prémices de l’âge mûr ! Entre deux soupes à l’oignon racornis, cette sorcière orpheline s’autorise quelques gourmandises… Des délices confidentiels, certes. Des sucreries inhabituelles. Elle brise les pattes des chats errants, elle renverse les poubelles de ses voisins, elle lacère le menton des argousins. Oui, vous avez raison, cette incantatrice défaille, elle cour-circuite, elle est usée comme un vieux fourneau. Le danger qu’elle représente ? Je n’en sais trop rien. Eloignez vos enfants, vos aînés, vos rats de compagnies, vos bicyclettes, vos badges d’employé industrieux…. Déguerpissez avant qu’elle ne vous transporte dans sa marmite bouillonnante… Irma concocte des élixirs de jeunesse éternelle, elle fabrique des filtres pour s’énamourer, elle maîtrise des recettes tonitruantes avec des fragments du Graal… Elle n’est pas si insensée, dans le fond d’elle-même, il existe des résidus de lucidité qui ressurgissent lors d’un bref moment… Peut-être le matin après une longue nuit de sommeil… Peut-être en soirée après un repas enduit de glaire de crapaud… Je sais que vous ne vous régaleriez pas… Que vous dégurgiteriez sur vos propres godasses cette abomination…. 

 

Vous savez, j’ai peut-être pu aimer cette femme martyrisée par la folie d’une époque anarchique… Oui, oui, je flaire votre désappointement… Enfin, il s’agissait d’une attirance très platonique… Ou comme une relation fusionnelle entre une sœur et un frère… Une amitié d’une valeur incalculable… Une communion baroque, en bref. Evidemment, l’hymen avait été célébré dans les secrets impénétrables de la verdure, dans une clairière isolée du monde, ou dans les abysses d’une grotte propice à l’érémitisme. Croyez-le ou non, mais les moineaux gazouillaient à la façon d’un orchestre hors du commun. Les marcassins sortaient de leurs buissons pour nous contempler, des louveteaux nous reniflaient les semelles, des cerfs nous adressaient leurs compliments avec leur plus beau regard. Une vaste songerie, vous dis-je, car je ne sais plus démêler le vrai du faux… J’ai peut-être été ensorcelé par cette magicienne déséquilibrée, voilà tout. J’ai enduré un superbe envoûtement de la part de cette furie exaltée… Néanmoins, je ne veux pas être catégorique. Je pense que tout n’est pas perdu, entre elle et moi… Qu’en pensez-vous ? Elle n’est pas plus revêche qu’une belle-mère… Elle se soigne avec des produits naturels… Elle coupe parfois ses ongles cramoisis.. Attendez, je ne voulais pas non plus vous angoisser… J’ai couvert d’opprobre ma fiancée abandonnée des Dieux, possédée par les démons qu’elle s’imagine combattre…. Non, ne partez pas. Pas tout de suite. Je sais que je dois vous paraitre complètement dérangé. Chacun son tour, ah, ah ! On pourrait penser que je me relaie avec cette fille des mondes interlopes. Comprenez-moi, je ne voudrais pas non plus être injuste. La rupture avec cette bourrelle de naïades est inachevée, à vrai dire. Je mesure votre déroutement : vous pouvez vous rassurer. 

 

J’ai été contaminé par les soudards imbus de leur personne s’attribuant des mérites fantomatiques. Des citoyens splendides, sans peine ni reproche, qui nous sculptent avec leurs bras de fée la société de demain. Eh ! A chacun sa religion ! Voyez notre avant-garde éclairée, ces régiments d’élite plus fragiles qu’un monceau de perles. Irma ne sourit jamais, elle n’aime pas exprimer ce qui la tourmente, elle ne sait que trop bien l’indifférence de nos semblables… Et leur dédain, et leurs médisances, et leur  orgueil tragi-comique ! Eh, ôtez-vous donc de mon chemin ! Irma, tu peux sortir de ta cachette saupoudrée de lichen… Tu peux quitter ta souche éventrée… Tu peux te retirer de ta caverne préhistorique… Et si je t’aimais encore, hein ? Et si la passion ne s’était pas évaporée entre nous ? Et si nous voulions encore nous enlacer avant la fin immanquable ? Irma ? M’entends-tu ? J’aurais dû le savoir, Irma… Je n’aurais pas dû m’éclipser pour fuir ta présence sauvage… Laisse-moi t’adresser un ultime salut de gentleman, Irma… Adossée contre un chêne, Irma s’est endormie à tout jamais… Elle connait désormais le repos de l’éternité. Tu étais la boussole de ma vie aux abois, la carte de mon cœur palpitant, la beauté distinguée au sein des fourrées… Mon repoussoir adoré, mon épouvantail incompris, ma monstruosité favorite. Je sais que tu ne m’oublieras pas, ma chère diablesse, et nous nous retrouverons dans une meilleure contrée - Jusqu’au déchirement de l’univers entier, jusqu’à l’affaissement de la Terre, jusqu’à l’engloutissement de tout et de rien. Et même au-delà.

 

En m’attendant, ô ténébreuse Irma… Repose-toi du mieux que tu le peux. 

 

 

D.U.

(Mai 2019)

Indomptable mendigot

Par Le 19/10/2019

Indomptable mendigot 

Jean-Louis est fichtrement impie. 

 

Il ne croit plus en rien.

Il prêche en faveur du cynisme le plus débridé, qu’importe les valeurs éternelles, les principes grandiloquents, ou le faix de la morale ! Les honnêtes gens fuient devant ce cuistre rouillé, la foule industrieuse ne s’attarde pas sur le sort de cette épave croulante. Oui, c’est une histoire de naufrage en rase terre, une faillite des plus imbrogliesques, un chef-d’œuvre de déchéance… Ce clochard vomitif, ce gueux repoussant, cet indigent hideux, on s’efforce de ne plus le remarquer. On l’esquive sans remord, on ne veut pas lui accorder un temps immérité. Ce n’est plus un homme, mais le reliquat désincarné d’une existence tombée dans l’abîme. Epouvantable, rebutant, c’est le seigneur autocratique de la crasse, le prince de la souillure cardinale, un bougre que l’on néglige, que l’on esquive et que l’on oublie très vite. Jean-Louis souhaiterait aussi se débarrasser de ses souvenirs embrouillés, de ces portions de vies antérieures qui le suivent sans retenue. La prospérité la plus effrontée souriait naguère à Jean-Louis, il possédait une fastueuse propriété, il dirigeait une société éminente et réputée, ses innombrables enfants le vénéraient comme une divinité herculéenne. Sa compagne ne pensait jamais qu’à lui, tout au long de la journée comme de la nuit, elle ne discernait que cet époux romantique, vigoureux, mêlant sa carrure athlétique à une érudition géniale. Quel homme fabuleux ! Quel mari légendaire ! 

 

Oui, oui, n’était-ce pas le choix le plus pertinent ? Mais Jean-Louis végète à l’entrée d’un immeuble inoccupé, sans soutien, sans espérance, sans avenir. L’entrepreneur téméraire d’antan s’est mué en un cadavre reniflant les bottes des citadins hâtifs. Les soins capillaires, l’hygiène dentaire, la finesse vestimentaire sonnent comme des archaïsmes honteux dans l’esprit de Jean-Louis. Une bière, oui, c’est tout ce qu’il réclame à présent. Quelques pièces peuvent se débattre dans son obole, voilà le ravissement de toute une journée. L’amenuisement fatal atteindra son point d’orgue, c’est une évidence, le déclin se poursuivra jusqu’au franchissement d’un pallier irréversible. Ce n’est pas dramatique, non, Jean-Louis ne traverse plus que le seuil de sa propre solitude à chaque moment où l’alcool ne lui dévore pas la cervelle. Les fréquentations deviennent un mythe éculé, une utopie risible, un conte pour morveux gâtés. C’est une ère révolue pour Jean-Louis. L’argent s’est écoulé dans un puit avide, les enfants adorés ont levé les voiles vers des horizons plus féconds, tandis que sa compagne est quelque part… Ailleurs… Derrière le voile du monde connu. Non loin de la dernière frontière entre la vie et la mort. Il ne sait plus, il ne peut plus en savoir davantage. Les citadins euphoriques sursautent lorsqu’il émerge d’un amoncellement de sacs poubelles… Il chante, parfois, des comptines stridentes. Sa voix rocailleuse, ses borborygmes intermittents, ses quintes de toux grasses, fascinent et répugnent alors tous les passants. 

 

Entre deux éructations, Jean-Louis entreprend la conquête du quartier voisin. Parfois. D’autres va-nu-pieds s’y cachent derrière des boîtes en carton, sous des draps fangeux, et ils errent aussi dans l’entaille suintante de logements en déshérence. Peu ou prou en ruine. Jean-Louis déteste ces crapules miséreuses, elles lui renvoient sa propre image, ce miroir de perdition est insoutenable. La dignité est aussi un verbiage obsolète aux yeux de Jean-Louis, il n’y a plus lieu de se soucier de son apparence ou de se ménager après une courte nuit de sommeil dans un climat glacial…

 

Non, oubliez ces exigences déchues, elles sifflotent comme le vent dans les oreilles de Jean-Louis, c’est une sensation parmi tant d’autres. 

 

Et, en ce jour où culmine un soleil radieux, notre indomptable mendigot se ressaisit soudainement. Parmi ces foules grouillantes, entre les filets de cette populace bouillonnante, Jean-Louis est frappé de stupeur… Non, peut-être ? Mais, qu’est-ce donc ? Quelle est cette silhouette chaleureuse trônant comme une impératrice ? Celle-ci remonte les escaliers d’une station de métro. Son visage est pâle, ses yeux verts légèrement en amende sont majestueux. C’est un mannequin hypnotique, une icône sortie de son cadre trop étroit ; il semblerait qu’elle soit en quête d’une énigmatique « liberté », un acte de folie pardonnable à son âge. Les pêchés naïfs de la jeunesse sont rémissibles, souvenez-vous en. Les fautes de dilettantes sont expiables… Elle apprendra à prendre du recul. Ou Jean-Louis pourrait-il lui apprendre ? Lui inculquer des leçons de réalisme cru, lui expliquer son parcours de monarque désargenté avant de déraper dans le précipice…. Il convient déjà de se lever, de hisser sa carcasse sordide, de clopiner avant le dénouement tant redouté… Oui, Jean-Louis s’approche de la fille. Svelte et vive à la fois, charmante mais austère face aux débordements de notre temps. Jean-Louis tente de lui adresser la parole, il exprime son envie de dialoguer avec cette  douce fille. 

 

Avec sa fille, la seule, la vraie, l’unique. 

 

Ses garçons se sont réfugiés dans des pays inconnus, ils ne renaîtront plus que dans la mémoire fébrile de Jean-Louis. Mais, voilà, Théodora ne s’est pas échappée, elle ne s’est pas installée dans d’obscures contrées… Jean-Louis insiste pour lui parler tandis qu’elle accélère le rythme de sa marche… Elle veut fuir la bête velue qui le traque, elle commence à cracher des jurons et des cris intermittents. Jean-Louis, incrédule, tente de la rejoindre jusqu’à l’escalier d’une station de métro… A quelques centaines de mètres de son « nid » habituel. Toutefois, il n’arrive plus à soutenir cette cadence épuisante et ce dernier trébuche. Il s’agrippe maladroitement au mollet de Théodora lors de sa chute. Déstabilisée à son tour, la jeune femme bascule dans l’escalier comme un arbre déraciné par une tempête. Le père et la fille ainsi réunis dégringolent de concert, s’enroulant au contact des marches à la façon d’une guirlande crépusculaire. Se cognant maintes fois le crâne jusqu’au contrebas, les os se brisant dans cette course funeste, Jean-Louis et Théodora s’étreignent avant un dernier râle. Le lendemain, un article de presse locale évoqua ce « regrettable fait divers ». Théodora, jeune femme innocente et joyeuse, a été « pourchassée, harcelée et condamnée par un déséquilibré mental ». 

 

La malchance nous guette toujours méchamment, n’est-ce pas ?

D.U.

Mai 2019.

Chair goûtue

Par Le 09/10/2019

Chair goûtue

 

Idée d’un conte amateur pour Halloween ? Embryon d’un thriller horrifique ?

 

Selon une antique légende, il existerait à Pépon-sur-Orge une sorcière anthropophage. Une créature infernale rôderait la nuit, à l’affût de succulentes victimes. Les habitants la surnomment "La Dévoreuse nocturne" et préfèrent ne jamais s’attarder sur cette histoire. Il suffit de prononcer ces trois mots pour leur causer un sentiment d’embarras ; Trois mois juxtaposés qui déclenchent un malaise collectif. Trois mots qui soulèvent une brise glaciale de frissons. Malgré tout, les Péponiens ne sont pas réputés pour être des gens superstitieux. Et encore moins des poltrons qui fuiraient devant leur ombre. Non, ce sont des paysans laborieux et des travailleurs désargentés. Ils vivent péniblement jusqu’au dernier souffle. Ces braves gens n’aiment pas les récits fantaisistes et sont préoccupés par leur avenir incertain. Nous avons affaire à des villageois oubliés qui n’ont guère le temps de de raconter des sornettes aux visiteurs endimanchés. De toute manière, le centre du village et son église pittoresque n’attirent qu’une poignée de voyageurs. Les étables délabrées, les fermes à l’abandon et les chaumières moisies ne sont en rien des attractions touristiques. Pépon-sur-Rge recèle d’innombrables souffrances. Malgré le vieillissement de la population, quelques jeunes couples vivent à Pépon-sur-Orge. Une école vacillante est même fréquentée par de petites têtes blondes… lesquelles pourraient très vite quitter le village dans les prochaines années : Le métier d’agriculteur n’est guère leur première rêve. 

 

Une situation aussi regrettable n’échappe nullement à Siegfried Genker. C’est un inspecteur d’origine bavaroise. De haute stature. Sa carrière rime avec une centaine d’affaires résolues. Bientôt, l’heure de la retraite sonnera. Siegfried est un homme plutôt réservé, taciturne, et peu communicatif. Après avoir mené avec brio une dernière enquête, l’inspecteur a décidé de se ressourcer pendant quelques jours à Pépon-sur-Orge. Ses collègues n’ont pas osé railler cette étrange décision. Mais tout inspecteur doué est un fin observateur : Leurs sourires sarcastiques trahissaient leur opinion peu amène. Dans son gîte miteux, Siegfried se sent à son aise. Loin de l’hypocrisie de ses collaborateurs, loin du bouillonnement anarchique de la ville, loin de la duplicité des amis qui jalousent sa réussite. La misère omniprésente des Péponiens n’oblitère pas leur franchise naturelle, ni leur humilité sympathique. Ces gaillards infortunés sont plus abrupts que des citadins se prévalant d’un merveilleux raffinement. Mais ils seraient incapables de vous planter un couteau dans le dos. La vérité criante est installée dans chaque maisonnette. Face à ces gens qui survivent avec un porte-monnaie léger comme une plume, Genker reste perplexe sur un aspect de leur mentalité. Pourquoi s’obstinent-ils à croire en l’existence de cette "Dévoreuse nocturne" ? Trop en parler, ce serait déjà la réveiller. Les villageois en sont persuadés. Et ils changent aussitôt de sujet ou retournent vaquer à leurs occupations. Le dernier épicier de la localité est légèrement plus coopératif. Il affirme qu’une cinquantaine de jeunes femmes se serait retrouvée entre les griffes de la Dévoreuse de la Nuit. En 1920. Le démon cannibale aurait ensuite plongé leurs corps dans une gigantesque marmite. Repue pour un siècle, la sorcière devrait maintenant remonter à la surface pour faire de nouvelles emplettes. 

 

Genker demeure bien évidemment incrédule. Pourquoi n’existe-t-il aucun article de presse, aucune archive consultable, aucune information officielle sur ces enlèvements ? Les Péponiens haussent les épaules. Ou ils s’emportent soudainement : « Parce que nous n’existons déjà pas à leurs yeux ! Alors, cette chose monstrueuse ne peut que découler de notre imagination ». Genker préfère ne plus questionner les habitants sur ces épuisantes fariboles. Il en a assez entendu et il n’est pas utile de causer plus de torts à ces gens en pleine détresse. 

Mais les convictions d’hier peuvent se désagréger pour donner naissance au doute. A un doute coriace. Solide. Persistant comme un athlète qui s’entraîne dans l’obscurité. Des disparitions inquiétantes ont été signalées. Dans l’ensemble du village. Les services de police locaux mènent l’enquête. Ils interrogent tout le monde, ils fouillent les environs, ils inspectent la forêt environnante. Sans aucun succès. L’inspecteur Siegried Genker interrompt très vite son congé. Sortant de son désœuvrement contemplatif, le Bavarois prend les rênes de l’affaire. Son esprit perspicace ne rassure malheureusement personne. Des chuchotements glissent le long des murs. Des murmures tapissent le village toute entier. La Dévoreuse de la Nuit est de retour ! Genker fulmine en son for intérieur : « Mais, nom de Dieu, je n’en reviens pas ! C’est un vrai leitmotiv dans ce bled. Je me fous éperdument de cette connasse qui se concocte des tourtes à la viande humaine. Il faut vraiment que je fasse quelque chose pour ramener l’ordre et apaiser, une bonne fois pour toutes, les craintes des Péponiens. Commençons par le commencement, déjà… ». A défaut de pouvoir mettre un terme aux rumeurs grotesques et aux théories saugrenues qui envahissent le village, Genker s’attèle à sa tâche avec le plus grand sérieux. Il mobilise sans attendre ses capacités analytiques bien reconnues. Les premiers indices sont cueillies avec promptitude : Seules des jeunes femmes disparaissent. Ces dernières se démarquent par leur beauté, sont socialement bien intégrées et mènent une vie épanouie. Le tueur laisse seulement un scalp ensanglanté sur leur palier. « Un sociopathe s’est sûrement approprié cette fable pour assouvir ses funestes penchants », songe immédiatement Genker. 

 

Une nouvelle accablante est annoncée à l’inspecteur au milieu de ses investigations : Son ex-femme s’est volatilisée. Elle ne donne plus aucun signe de vie apparente et ses amis ne parviennent pas à la contacter. Genker ne cache guère son anxiété en apprenant cette disparition. Mais il s’empresse de la relativiser, car Jocelyne n’est plus sa femme. Elle ne lui adresse guère la parole depuis longtemps. De surcroît, cette mégère explosive a l’habitude de se cloîtrer dans des lieux inconnus durant plusieurs jours - avant de réémerger un beau matin ! L’enquête continue, par conséquent, et donne lieu à un allongement de la liste des suspects : violeurs multirécidivistes en cavale, assassins notoires qui vadrouillent dans les montagnes, aliénés qui se sont échappés de leur institut psychiatrique... Entre temps, Genker sympathise avec une grande femme brune, fraîche comme de l’eau de source et d’une vivacité passionnante. Ils boivent ensemble un café noir, sur la table d’une terrasse déserte. Cette élégante interlocutrice avoue toute son admiration pour Genker en dépit de son jeune âge, et l’encourage à poursuivre ses recherches : Elle est certaine qu’il finira par mettre derrière les verrous cet assassin énigmatique. Vêtue comme un actrice hors norme, très confiante, douée d’un sourire éclatant, Genker se laisse quelque peu subjuguer… Hélas ! La jeune femme quitte la table et salue en toute hâte l’inspecteur : Elle ne doit pas manquer le dernier bus pour retourner en ville. L’homme désabusé replonge dans sa solitude. Devant son café en train de refroidir, il ne comprend pas tout. Il s’avoue très perplexe. Certes, il est assez connu et cette rencontre n’a pas été déplaisante. Loin de là. Mais la jeune femme a été bizarrement évasive, et très discrète sur son identité. Au point de ne pas lui donner son prénom. « Peu importe, les admiratrices secrètes ne me dérangent pas ! » se convainc l’inspecteur, encore sous le charme de cette fille. 

 

Deux semaines s’écoulent. 

 

Genker est forcé de reconnaître qu’il piétine dans une impasse. L’étau se resserre autour du Bavarois. Ses recherches éprouvantes ne mènent à aucun résultat. Sa réputation se ternie de jour en jour, certains journalistes se déchaînent contre cet "imposteur" et appellent les autorités à le dessaisir de cette affaire. Une nuit, l’inspecteur Genker est subitement réveillé par des bruits inhabituels. Quelqu’un semble s’être introduit par effraction dans le gîte ! Armé de son revolver, l’homme téméraire dévale les marches des escaliers. Il distingue une présence étrange à l’entrée de la cuisine, tapie dans les ténèbres... Le policier brandit son arme pour mettre en respect l’individu. L’ombre reste statique. Genker allume la lumière. Il se retrouve face à une vieille femme. Atrocement mutilée et au regard torve. Sa peau est déchiquetée, son teint est verdâtre, et un énorme nez aquilin couvre presque sa bouche. Une odeur pestilentielle se répand dans toute la pièce. Enveloppée d’une longue robe noire, cette « sorcière » émet alors des rires sardoniques. Prit d’effroi, Genker trébuche et se cogne contre un placard. Son pistolet lui échappe des mains. A moitié sonné, il ne peut plus vraiment réagir et il peine à se relever. Sa vue se détériore également. Cherchant la démente vicieuse, il ne la retrouve plus. Celle-ci ressurgit tout à coup pour l’assommer avec une casserole. 

 

Genker se réveille dans une sorte de cellule troglodyte. Curieusement, il n’est pas bâillonné ni attaché. Devant les barreaux de cette prison, il observe une pièce emplie d’ustensiles poussiéreux, de fioles bizarres et de crânes troués. Une immense marmite bouillonnante trône au milieu de cette cuisine d’un genre particulier. Genker est parcouru d’un frisson de terreur en voyant tout un lot de membres humains qui trempent dans une substance visqueuse. L’inspecteur, désemparé, se met à tournoyer dans sa cellule. Son sang ne fait qu’un tour lorsqu’il remarque un autre détail : la tête coupée de Jocelyne se trouve sur un plateau non loin de la marmite. Fulminant de rage, Genker parvient à s’enfuir en enfonçant la porte fragilisée par la rouille. Il s’apprête à sortir de cet endroit en s’engouffrant dans un tunnel obscur - mais la sorcière ressurgit à ce moment-là. La Dévoreuse de la Nuit lui bloque le passage. Genker s’apprête à lutter avec sa poigne contre le démon. Celle-ci le dévisage avec ses yeux de vipère. Sans plus s’approcher, elle s’explique avec une voix sirupeuse :

« J’ai besoin de la chair de femmes juvéniles pour survivre, mon beau Siegfried. Une fois la nuit tombée, je reprends mon apparence primitive : j’espère donc me nourrir suffisamment, un jour ou l’autre… Pour rester en permanence cette belle brune qui t’a fait chavirer, ah ah !

-    Pardon ?! S’offusque l’inspecteur. Non, je ne veux pas le croire ! 

-    Tu me trouvais si élégante, si charmante ! pouffe-t-elle. Maintenant, il est temps de prendre ta retraite pour l’éternité, hi, hi ! »
L’homme feint de ne pas comprendre cette révélation surréaliste. Après avoir esquivé un coup de griffes donné par la sorcière, il se saisit d’un cailloux imposant - et broie la crâne du monstre dans un élan de frénésie vengeresse. Il revoit alors la jeune femme brune à ses pieds. Gisante. La sorcière n’est plus. La jeune femme séduisante était bel et bien une forme de vie démoniaque.

 

L’inspecteur entend des sirènes de police qui se rapprochent de la caverne.

 

Fin de ce récit embryonnaire. Un projet littéraire à développer ?

D.U.,  

Octobre 2019.

Le Destin d’Angélique

Par Le 03/10/2019

Le Destin d’Angélique

 

Le temps ne se calcule plus à partir d’un certain âge.

 

Angélique médite en songeant à cet adage qui trotte dans sa tête - elle ne sait pas exactement ce qu’elle devrait en penser . C’est à la fois dénué de sens et très perturbant dans un même temps… C’est une ambiguité qui peut ébranler le quotidien d’une personne vivant depuis près d’un siècle. Ou peut-être moins ! Mais Angélique se sent de plus en plus diminuée, de plus en plus fébrile, de plus en plus fragile. Chaque nouvelle année qui s’amorce est un nouveau soufflet non moins injuste que le précédent. Il faut trouver le moyen de s’occuper, élargir ses sphères d’intérêts, essayer de côtoyer ceux qui luttent encore pour survivre… Ceux qui n’ont pas été balayé soudainement sur leur banquette, dans leur lit ou lors d’une promenade au bord de la rivière. Angélique était autrefois une femme entreprenante, très confiante, relevant des défis inimaginables dès que l’occasion se présentait. Brossant ses cheveux argentés devant un miroir lézardé, Angélique ne peut s’empêcher de réprimer un gloussement en se remémorant la phrase qu’elle aimait tant prononcer : « Il faut bien savoir tirer la queue du Diable pour échapper aux Enfers ! ». Non, ce n’est pas un aveu de témérité ni une phrase de folâtre hardie : Angélique prouvait, dans l’élan de sa jeunesse rayonnante, qu’elle n’hésitait jamais à encourir tous les risques pour percer les secrets de notre monde. 

 

Elle ne rechignait pas à entamer des aventures extraordinaires pour étudier des minerais inconnus, répertorier une espèce animale mystérieuse, exhumer les vestiges d’un temple méso-américain… Aussi adroite que vivace, Angélique n’admettait pas de se maintenir à l’écart de la société comme une prêtresse introvertie. Elle voulait tout expérimenter, tout connaître, tout savourer sans intermédiaire ni le moindre obstacle. Hélas, cette vie de labeur intensif et de vagabondage survolté est loin derrière cette dame subsistant dans une propriété au sein d’un hameau ne valant pas la peine d’être mentionné. Angélique assistait à une succession constante de nouveaux visages parmi son maigre voisinage. Les lieux presque désertiques ne sont pas dénués de charme, mais se confondent avec un cimetière hanté aux yeux de tout voyageur se forçant à séjourner durant quelques temps. Parfois, cet homme curieux se rend à la maison… Un bel homme, par ailleurs, au teint rose et aux pommettes saillantes. Il arrose les dernières plantes, il raccommode les rideaux, les meubles ou la vaisselle, il ramène des baguettes de pain et de jolies pièces de charcuterie avec un délicieux fumet. Angélique tolère ce curieux personnage jusqu’à ce que celui-ci profère des absurdités irritantes. Il serait inutile de nous attarder sur ces dernières. Celui-ci quitte généralement la maison sans rouspéter - c’est un « garçon » attentionné malgré ses déclarations incohérentes. 

 

Le mercredi ou le jeudi, ce sont quelquefois des gamins et une grande dame qui sonnent à son portillon. C’est une femme raffinée au regard sévère, portant une longue robe sombre, à côté de laquelle s’agitent des garçonnets aux cheveux bouclés. Angélique reste circonspecte mais s’habitue peu ou prou à leur étrange venue… Puis, elle les rejoint à l’entrée de la maison sans les inviter à l’intérieur de cette dernière. Quelques échanges de banalités suffisent avant le départ de ces inconnus. S’ils se préoccupent du sort d’une vieille femme esseulée, c’est une attitude très honorable. On ne peut que reconnaître la beauté d’un tel geste. Ces habitudes réconfortantes et ces pratiques attendrissantes ne sont donc pas de refus, quoique leur sens concret n’apparaisse toujours pas. Il faudrait peut-être en savoir plus, mener une enquête, ôter le couvercle sur cette eau qui déborde… Oh, la tapisserie des chambres s’effiloche, les canalisations s’obstruent de plus en plus, les ampoules éclatent les unes après les autres… Une vieille dame proche de notre chère Angélique insiste aussi pour discuter… Son interlocutrice semble légèrement plus jeune et se déplace sans peine. Quelques futilités sont partagées, quelques inquiétudes sont affirmées. Oui, la mort rôde non loin de nos maisons, le temps sonne de plus en plus comme une trompette de l’Apocalypse. Le ton de la plaisanterie émerge à son tour, le badinage se déploie en toute sérénité. 

 

Et les deux femmes, si amicales l’une envers l’autre sans se comprendre, se quittent sur ces entrefaites. Angélique décide de monter ensuite dans sa chambre à couche. Son crâne est lacéré par une migraine affreuse… Mais elle chancelle dès qu’elle pose le pied sur la première marche de son escalier. Elle s’effondre comme un ange déchu. Elle ne se relève pas. Elle ne se relèvera jamais. Quelques jours plus tard, l’homme gracieux au teint rose verse quelques larmes devant sa sépulture. La grande dame à l’allure exigeante le soutient et le réconforte comme elle le peut. Les bambins aux boucles blondes restent cois sous la surveillance bienveillante de la jeune retraitée qui discutait avec Angélique. On peut lire cet épitaphe laconique sur la tombe d’Angélique : 

 

 

Ci-gît Angélique DURMONT,

Mère exemplaire, sœur inoubliable, grand-mère exquise. 

 

 

 

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